L’Artiste

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Jehan Jonas n’avait pas 20 ans quand sous le pseudonyme de Jehan GĂ©rard il constituait un petit recueil de rĂ©flexions philosophiques sur la LibertĂ©, la PoĂ©sie, la Passion, la VĂ©ritĂ©, les Rapports Humains, l’Instant, l’Individuation.

Mieux que tout autre, le texte qu’Ă©crivit Ă  28 ans, Jehan Jonas, qui s’intitule : Artiste, dĂ©finira l’homme, le crĂ©ateur, l’interprète, l’homme de pensĂ©e.

« Artiste. La noblesse d’un mot. Les privilèges et les abnĂ©gations qu’il reprĂ©sente. Au  service d’un art…De l’art de tailler la pierre, de se balancer sur un Trapèze en costume pailletĂ© Ă  quinze mètres du sol, de se dĂ©saper au rythme d’un blues devant une poignĂ©e d’excitĂ©s (dont je suis, parfois), d’écrire «Anna KarĂ©nine», ou d’annoncer tous les soirs depuis trente ans que «madame est servie» sur la scène des Capucines. Un monde Ă  part. Sans hiĂ©rarchie. C’est Toulouse-Lautrec qui hantait les coulisses du Moulin-Rouge. C’est Verlaine, le nez dans le ruisseau Ă  deux heures du matin, rue Descartes. Tous les mĂŞmes souffrances, les mĂŞmes joies, le mĂŞme but : amuser, distraire, faire rire ou pleurer, faire penser, frissonner, bander. Bref, procurer une Ă©motion par la route des sensations.L’émotion… Mot-Clef de l’artiste. Qu’elle vienne du cĹ“ur, de l’esprit ou du sexe. (N’en dĂ©plaise aux gens qui pensent qu’on ne doit pas toucher Ă  «ces choses-là» parce que c’est sale! Ces gens qui font des enfants on se demande comment et surtout pourquoi.)Nous sommes des marginaux. Qu’importe si nos Ă©motions Ă  nous, sur la piste ou sur la scène, soient des Ă©motions factices, du moment que celles ressenties par le public sont vraies.Sans Ă©motions, pas de pensĂ©es ; pas d’idĂ©es ; rien. Pas mĂŞme de sentiment car il n’y a pas de sentiment sans Ă©motion. La RĂ©volution est nĂ©e d’un sentiment d’injustice que des artistes ont contribuĂ© Ă  dĂ©velopper, qu’on le veuille ou non. La faim a fait le reste.L’art n’est au service de personne. Les artistes, Ă  priori, non plus. Il n’y a pas d’«art bourgeois», contrairement Ă  ce que pensent certains. Que la bourgeoisie — comme d’autres couches sociales, d’ailleurs — se servent de l’art, ça ne fait aucun doute. Mais qu’on ne confonde pas les responsabilitĂ©s. Personne n’a songĂ© Ă  s’en prendre Ă  la compagnie du gaz après qu’Hitler s’en soit servi pour les motifs que l’on sait. Aujourd’hui tout le monde continue de se servir du gaz, et l’on trouve ça très bien. Qu’on laisse l’art tranquille.L’artiste est une Ă©quivoque. Position enviable et difficile. AimĂ©, il est mĂ©prisĂ©. EnviĂ©, il est craint. NĂ©cessaire, il est dĂ©testĂ©. Comme les putains. L’artiste transbahute avec lui plusieurs siècles d’incomprĂ©hension sociale. Il n’y a pas si loin, excommuniĂ©, il n’avait pas droit Ă  la terre sacrĂ©e des cimetières. Seulement la fosse commune avec les chiens, les voleurs et les prostituĂ©es. Bref, les marginaux ses frères. Ceci quelles qu’aient Ă©tĂ© sa gloire ou sa position sociale. C’est ainsi qu’on ne sait pas trop oĂą dorment les restes d’un certain Jean-baptiste Poquelin, plus connu sous le nom de Molière. Et si de nos jours on lui concède les saints sacrements, il n’en continue pas moins de dĂ©gager comme une odeur de soufre. Quel est le père qui se rĂ©jouit d’entendre son rejeton dĂ©clarer qu’il dĂ©sire devenir «artiste» ? Aucun. MĂŞme pas les artistes eux-mĂŞmes. Ou alors, il a «rĂ©ussi». Cette prĂ©cieuse rĂ©ussite sociale qu’on agite au nez maussade de la mĂ©diocritĂ© assoupie. La parade dominicale au parvis des Ă©glises, aux «cercles», au théâtre, partout. Cette tare innĂ©e de la condition hiĂ©rarchisante de notre civilisation dĂ©bilitante. Le chapeau bas. Le front baissĂ©. Le pantalon aussi.Ne jamais baisser la tĂŞte. Faire de l’orgueil une constante. Le panache… Faire respecter son droit Ă  l’universalitĂ© individuelle. Balayer  les entraves, qu’elles soient morales, sociales ou religieuses. Ne plus jamais rien suivre. LibĂ©rer l’individu. Se libĂ©rer soit mĂŞme. Sans aucune idĂ©ologie pour soutenir ou excuser son action. Aucun militantisme, aucune religion, aucune de ces phrases-clefs dont se servent  les imbĂ©ciles pour motiver leurs actes. «Aimez-vous les uns les autres…». Ne pas mĂŞme savoir que l’on a raison. Ne pas avoir raison. Exister, tout simplement. L’artiste consciemment ou non, c’est d’abord ça. MĂ©lange d’orgueil et d’humilitĂ©, de discipline personnelle et de rĂ©voltes perpĂ©tuelles. C’est Narcisse qui se retournerait vers les autres et les  verrait enfin.Il est des profondeurs -ou des sommets, comme on voudra- oĂą certains mots deviennent absurdes et arbitraires : le Bien ; le Mal ; le  Devoir ; Soi ; les Autres ; les DĂ©fauts et les QualitĂ©s. J’en passe et des quintaux. Ne jamais avoir tord, ne jamais avoir raison. Ne jamais dire «Il faut… Il ne faut pas… On doit… On ne doit pas… On devrait… Interdit… Obligatoire…» Derrière ces mots, sont tapies des cohortes de flics, de curĂ©s, de magistrats, de papes, de soldats. Ce putain de sens de la «punition» et de la «rĂ©compense». Les grands crimes de l’Inquisition, la Saint-BarthĂ©lemy  ont commencĂ© par des mots d’Amour et de Paix. Seulement, avec, il y avait : «il faut… On doit…»Ne jamais rien suivre. Refuser d’être suivi. Demeurer seul. Faire de sa solitude un phare dans la grande nuit communautaire. Un phare qui rappelle que sans l’individu aucune forme de sociĂ©tĂ© ni de système n’est possible. Ne jamais l’oublier. Ensuite, tout est possible, mĂŞme l’espoir.L’artiste est ce prĂ©cieux repère vers lequel les hommes se retournent lorsqu’il ne leur reste plus rien de leur condition d’homme. Peut-ĂŞtre pour y puiser l’émotion qu’ils ont perdue, comme on boit Ă  une source lorsqu’on a soif.

L’émotion… Toujours elle…L’artiste est un dispensateur de sensations. Quand les sensations sont mortes, il n’y a plus de vie. Au sens  biologique du terme. C’est ce qui fait, sans doute, que la prostitution est le «plus vieux métier du monde». Quand je vois les dessins des grottes de Lascaux, je me dis que les putains devaient déjà en être,  même à cette époque-là. Peut-être sous une autre forme  que celle que nous leur connaissons, par manque de trottoirs, mais elles devaient être là. C’est inhérent à toute forme de société constituée, fut-ce à l’état embryonnaire.

Parce que si les individus étaient libérés de toute contrainte sociale, les artistes n’existeraient pas. Pour quoi faire ? Les putains non plus d’ailleurs.

Il n’y aurait alors, peut-ĂŞtre que des hommes. Des hommes et des femmes. »

Jehan Jonas

Rappelons-le, Jehan Jonas avait Ă  peine 28 ans lorsqu’il Ă©crivit ce texte et jusqu’Ă  ses 36 ans, Ă  peine, date Ă  laquelle il dĂ©cĂ©dait, il a cherchĂ© le sens et dĂ©noncĂ© l’abus de pouvoir sous toutes ses formes.
Parallèlement Ă  tout ce qu’il Ă  pu dĂ©noncer, il a Ă©crit et chantĂ©, dans un style très personnel, qui sait jouer avec les mots et les images, tout ce que ces abus exercĂ©s sur l’homme dĂ©truit de ce qui le constitue : le rĂŞve, l’imaginaire, la poĂ©sie et surtout l’HumanitĂ©.

combat

« …Moi j’voulais simplement
Qu’on me parle d’amour
Qu’on m’dis’ les homme’s les chiens
Sans qu’ça tourne au discours
Qu’on m’dis’ les mains les bras
Mais qu’on m’ dis’pas les poings
Les poings ça sert à rien
Qu’Ă  matraquer dans l’tas

Les flics ça suffit bien
Puisqu’on les paye pour ça… »

Dans sa rĂ©volte, son insolence, son ironie grinçante, voire mĂŞme cynique, Jehan Jonas gardait la distance de l’humour. Libre. Il se voulait libre.

 

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« Quand j’ouvre la fenĂŞtre et que j’allum’ la nuit
D’un rayon de ciel bleu qui rampe dans la chambre
On se dit qu’c'est Dimanche, et l’on saute du lit
Que c’est l’Ă©tĂ© qui court de Janvier Ă  DĂ©cembre »

 Se positionner, avec les risques encourus à ne pas transiger par opportunisme ou bonne conscience.

« On m’a mis en sourdine dans la grande Ă©conome-tu sais, celle qui n’a pas de censure; depuis, quelques personnes toussent Ă  l’ORTF quand on prononce mon nom. Va savoir. »

Besoin de libertĂ© d’expression jusqu’au bout.

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« Je suis un dĂ©classĂ© de la cinglomanie
Dernier pont sur la mer jeté vers les nuages
ça devient si courant que les radio se taisent
Et divergent en rêvant à des frics mélomanes
Je m’en irai bientĂ´t sapĂ© de moissons fortes
Un sillage indĂ©cent, ça m’ira comme un gant »

(extrait d’un poème testament)

Besoin de la dĂ©fendre jusqu’au bout.

« Les sex-shops sont fermĂ©s. On ne sait pas de qui vient l’ordre de saisie de tous les ouvrages. Monsieur Royer, soit dit en passant, est notre actuel Ministre de la Culture. Peut-ĂŞtre faudrait-il lĂ  chercher un rapport.
Qui sait ?

Je ne prends pas position par rapport au porno. Soit dit en passant, j’aime assez. Mais quoi ? Le problème est de savoir de quel droit certaines personnes se croient autorisĂ©es, et au nom de quelle morale, Ă  dĂ©cider de ce qui m’est bon ou pas, ce qui est de bon goĂ»t ou non ? Il me semblait ĂŞtre adulte, par consĂ©quent responsable de moi-mĂŞme et libre de mes choix….. »

Tout Ă©tait sujet Ă  chansons, rĂ©flexion, nouvelles, poèmes….Ă  Ă©crire.

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L’art de se recharger d’enfance et d’espièglerie, sans aucun Ă©tat d’âme en apparence, lui permettait d’exorciser le mystère de ses questionnements intimes et de porter un regard sans concessions, sans bavures, un regard de luciditĂ© tranchant et sans aucune illusion sur le monde dit adulte.

jehanmarche

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